On imagine volontiers un modèle officiel, dessiné une fois pour toutes : une croix rouge aux branches évasées, la fameuse croix pattée des tee-shirts et des bagues. Or les Templiers n'ont jamais eu de logo au sens moderne. Ce qui les distinguait, c'était une croix de drap rouge cousue sur l'habit, dont le tracé variait selon l'atelier, le support et l'époque.
Pour qui visite des églises romanes de l'Anjou ou du Saumurois, la nuance compte : la plupart des croix que l'on prend pour des « croix templières » sur un pilier ou un linteau ont une autre origine. Démêler les formes permet de lire le patrimoine sans se laisser piéger par la légende.
La croix templier, une marque d'appartenance avant d'être un dessin
L'ordre du Temple naît dans le sillage de la première croisade, achevée en 1099 avec la prise de Jérusalem. Ses membres protègent les pèlerins sur les routes de la Ville sainte et défendent les États latins d'Orient. L'ordre est reconnu officiellement au concile de Troyes, en 1129, puis il se dote d'un réseau de maisons, les commanderies, dans toute l'Europe occidentale.
Dans ce contexte, la croix joue un rôle simple et concret : signaler qu'un homme appartient à l'ordre et qu'il a fait vœu de servir. Le chevalier porte un manteau blanc, signe de pureté monastique ; la croix rouge s'y ajoute. Les frères sergents, qui ne sont pas chevaliers, portent un habit sombre marqué de la même croix. La couleur unit tout le monde, quelle que soit la place dans la hiérarchie.
La tradition rattache le droit de porter la croix rouge au pape Eugène III, vers le milieu du XIIe siècle. Les historiens discutent encore de la date exacte et de la manière dont l'usage s'est fixé ; ce qui ne fait pas débat, c'est que la croix rouge sur fond blanc devient très vite l'emblème reconnu des Templiers.
Ce que voulait dire le rouge
Le rouge renvoie au sang du Christ et, pour des moines combattants, à l'idée de martyre : le frère accepte de mourir pour la cause qu'il défend. La croix fait aussi de lui une sorte de pèlerin permanent, puisque la croix cousue sur le vêtement était déjà le signe des croisés. Le blanc du manteau, lui, rappelle l'habit des cisterciens, dont l'esprit a fortement inspiré la règle de l'ordre.
Croix pattée, croix grecque, croix ancrée : les formes de la croix des Templiers
Quand on observe les sceaux, les peintures murales ou les pierres sculptées attribués aux Templiers, on ne trouve pas un modèle unique mais une famille de croix.
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| Forme | Description | Où on la rencontre |
|---|---|---|
| Croix pattée | Branches qui s'élargissent vers les extrémités | Sceaux, peintures, objets tardifs ; forme la plus associée à l'ordre aujourd'hui |
| Croix grecque | Quatre branches égales et droites | Manteaux représentés sur des fresques, décors de chapelles |
| Croix ancrée ou fourchée | Extrémités recourbées ou fendues | Plus rare, sur certains sceaux et monuments |
| Croix latine | Branche inférieure plus longue | Rarement utilisée comme emblème de l'ordre |
La croix pattée s'est imposée plus tard dans l'imaginaire, en partie parce qu'elle est facile à reconnaître et à reproduire. Les illustrations du XIXe siècle, puis le cinéma et les jeux vidéo, ont fixé cette image. Elle n'est pas fausse, mais elle n'était pas la seule.
Pourquoi pas de modèle unique
Au Moyen Âge, une croix était taillée dans du drap par un couturier, gravée par un orfèvre ou peinte par un artiste local. Chacun reproduisait le signe à sa façon, avec les outils et les habitudes de son atelier. La règle de l'ordre décrit l'habit et sa couleur avec soin, mais ne fournit pas de dessin normalisé. L'uniformité graphique que l'on attend d'un emblème est une exigence moderne.

Croix templiers et croix de Malte : ne pas confondre les deux ordres
La confusion la plus courante oppose les Templiers aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, devenus plus tard l'ordre de Malte. Les deux ordres sont nés à la même époque, en Terre sainte, avec des missions proches. Leurs emblèmes diffèrent pourtant.
- Templiers : croix rouge sur fond blanc.
- Hospitaliers : croix blanche, sur un habit noir puis sur un fond rouge pour le combat.
- Croix de Malte : croix blanche à huit pointes, dont la forme régulière date d'une période bien postérieure aux Templiers.
Cette distinction a une conséquence directe pour l'histoire locale. Après l'arrestation des Templiers en 1307 sur ordre de Philippe IV le Bel, l'ordre est dissous et ses biens sont transférés en 1312 aux Hospitaliers. Beaucoup d'anciennes maisons templières ont donc continué à vivre pendant des siècles sous la croix blanche des Hospitaliers, qui y ont parfois rebâti des bâtiments. Une croix de Malte sur un porche ne contredit pas une origine templière : elle raconte simplement la suite de l'histoire.
D'autres sosies
D'autres signes ressemblent à la croix des Templiers sans en être :
- la croix de l'ordre du Christ, au Portugal, rouge avec une croix blanche au centre, que l'on voit sur les voiles des caravelles. Cet ordre a recueilli l'héritage des Templiers portugais au XIVe siècle, d'où la ressemblance ;
- les croix pattées militaires des XIXe et XXe siècles, qui empruntent la forme sans le sens ;
- les logos de clubs, de marques ou de jeux, qui reprennent la croix rouge pour son effet médiéval.
Les croix des églises angevines ne sont pas forcément templières
Dans de nombreuses églises romanes, on remarque de petites croix peintes ou gravées sur les murs, souvent inscrites dans un cercle. On les prend facilement pour un signe templier. Il s'agit presque toujours de croix de consécration : lors de la dédicace d'une église, l'évêque oignait les murs à des emplacements marqués d'une croix, traditionnellement au nombre de douze. Ces croix existent dans des églises qui n'ont jamais eu le moindre lien avec l'ordre du Temple.
De même, une croix pattée sculptée sur une tombe ou un linteau peut désigner un prêtre, une confrérie ou un simple choix décoratif. Le tuffeau, pierre tendre du Saumurois, se prête à ces décors, et les carriers comme les sculpteurs en ont gravé partout. Pour comprendre comment ces savoir-faire se transmettent encore, la visite d'un atelier, présentée dans notre article sur les artisans d'art du Saumurois, donne une bonne idée du travail de la pierre et du décor.
Le réflexe le plus fiable reste de consulter l'histoire documentée du lieu : panneaux de l'office de tourisme, notice de la commune, publications des services du patrimoine. Si aucune source ancienne ne mentionne une maison du Temple, la croix n'en fait pas une.

Où voir une commanderie des Templiers depuis l'Anjou
Pour voir à quoi ressemblait réellement une maison templière, l'exemple le plus parlant de la région Centre-Val de Loire est la commanderie d'Arville, dans le Perche, en Loir-et-Cher. Son site explique qu'elle a été fondée au XIIe siècle et que sa première mention certaine date de 1169. Située en zone forestière, elle servait à l'élevage de vaches et de porcs : une commanderie était d'abord une exploitation agricole chargée de financer l'effort militaire en Orient.
Après la dissolution de l'ordre, les Hospitaliers ont administré la maison jusqu'à la Révolution et l'ont restaurée après 1495, en reconstruisant notamment le porche, doté d'un pavillon de briques et de deux tours rondes. Vendue comme bien national en 1793, elle accueille depuis 1999 un musée consacré aux Templiers, installé dans les anciennes écuries, ainsi qu'un jardin médiéval. Les horaires et tarifs figurent sur le site de la commanderie, à consulter avant le départ (page consultée le 22 octobre 2026).
Pour une sortie plus proche, le patrimoine souterrain du Saumurois offre lui aussi des chapelles et des lieux de culte creusés dans la roche : notre sélection de troglodytes près de Saumur en recense plusieurs. Et pour enchaîner plusieurs visites sur un même week-end, le guide Parcours choisis dans le Saumurois propose des itinéraires prêts à suivre.
La croix des Templiers aujourd'hui
La croix rouge des Templiers est devenue un motif à part entière : bijoux, tatouages, drapeaux de fêtes médiévales, costumes de reconstitution. Son usage n'est pas réglementé, l'ordre du Temple ayant disparu en 1312. Les groupes qui se proclament aujourd'hui « templiers » n'ont aucune continuité historique avec l'ordre médiéval, même lorsqu'ils en reprennent le nom et la croix.
Pour une fête médiévale ou une reconstitution, une croix rouge simple, grecque ou pattée, cousue sur une tunique blanche, reste la version la plus fidèle. Les modèles chargés de dorures, d'épées croisées ou de devises latines relèvent de l'invention moderne.



